BAC — 2020

Francais BAC 2020

REPUBLIQUE DU NIGER

Ministere des Enseignements Secondaires

Office du Baccalaureat du Niger (OBN)

BACCALAUREAT - Session 2020

Epreuve de FRANCAIS - Serie A, C, D, E

Coefficient : A=4, C,D,E=3 Duree : 4 heures Session 2020
Source : Office du Baccalaureat du Niger (OBEECS) - Session 2020
Le candidat traitera au choix l'un des trois sujets suivants.
Sujet I : Contraction de texte et discussion

L'Afrique est aujourd'hui le continent ou la mauvaise gestion atteint des sommets inegalables. Les dirigeants africains, dans leur immense majorite, se comportent en predateurs : ils pillent les ressources de leur pays, detournent les fonds publics, s'enrichissent de maniere ehontee pendant que leurs populations croupissent dans la misere. On a forge pour designer ces regimes le neologisme de "kleptocraties" : gouvernement par le vol.

Ce phenomene n'est pas propre a l'Afrique, mais il y prend des proportions particulierement inquietantes. Dans bien des pays africains, l'Etat est devenu un instrument d'enrichissement personnel aux mains d'une petite elite politique et militaire. Les ressources naturelles - petrole, minerais, bois precieux - sont exploitees au profit de quelques-uns, tandis que la majorite de la population n'en tire aucun benefice. Les aides internationales, destinees au developpement, sont souvent detournees et finissent dans des comptes bancaires en Suisse ou dans des paradis fiscaux.

Les consequences de cette mauvaise gouvernance sont dramatiques. La pauvrete s'accroit, les infrastructures se degradent, les services publics (sante, education) sont defaillants. La corruption mine la confiance des citoyens envers leurs institutions et decourage les investisseurs etrangers. Elle entretient un cercle vicieux : la pauvrete favorise la corruption, qui a son tour aggrave la pauvrete.

Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut promouvoir la bonne gouvernance, la transparence dans la gestion des affaires publiques, l'independance de la justice et la liberte de la presse. Les organisations de la societe civile ont un role essentiel a jouer dans le controle de l'action publique. Les partenaires internationaux doivent egalement conditionner leur aide au respect des principes de bonne gouvernance. Mais la solution ultime viendra des peuples africains eux-memes, qui devront exiger de leurs dirigeants des comptes et une gestion responsable de leurs richesses.

Jean-Yves CARFANTAN, Le grand desordre du monde, Editions du Seuil, 1993

Travail demande :

  1. Resume : Resumez ce texte au quart de sa longueur (tolerance : +/- 10%).
  2. Discussion : L'auteur affirme que "la solution ultime viendra des peuples africains eux-memes". Partagez-vous ce point de vue ? Argumentez votre reponse.

Corrige detaille - Sujet I

1) Resume (environ 80-90 mots)

L'Afrique souffre d'une mauvaise gestion sans precedent. Ses dirigeants pillent les ressources nationales, detournent les aides et s'enrichissent au detriment de leurs peuples : ce sont des kleptocraties. Les consequences sont desastreuses : pauvrete croissante, services publics defaillants, decouragement des investisseurs. La corruption entretient un cercle vicieux avec la pauvrete. Pour en sortir, il faut promouvoir la bonne gouvernance, la transparence et le controle citoyen. Les partenaires internationaux doivent conditionner leur aide. Mais le changement decisif viendra des peuples africains qui devront demander des comptes a leurs dirigeants.

(85 mots - le texte original fait environ 340 mots, le quart est donc environ 85 mots)


2) Discussion

Introduction

Jean-Yves Carfantan, dans "Le grand desordre du monde", affirme que la solution aux problemes de gouvernance en Afrique "viendra des peuples africains eux-memes". Cette assertion place la responsabilite du changement sur les populations et non sur les interventions exterieures. Si cette vision est porteuse d'espoir et de dignite, elle merite d'etre nuancee au regard de la complexite des enjeux.

I. Arguments en faveur de la these

a) La legitimite democratique : Les peuples sont les seuls depositaires legitimes de la souverainete. Aucune solution imposee de l'exterieur ne peut etre durable si elle ne repose pas sur la volonte populaire. Les revolutions democratiques reussies (chute des dictatures en Amerique latine, printemps arabes) montrent que le changement le plus profond vient de la mobilisation populaire.

b) La connaissance du terrain : Les populations africaines connaissent mieux que quiconque leurs realites, leurs besoins, leurs potentialites. Elles sont les mieux placees pour definir leurs priorites et controler l'action de leurs dirigeants. La societe civile africaine (associations, medias, intellectuels) est de plus en plus active et competente.

c) La dignite et la responsabilite : Attendre la solution de l'exterieur, c'est perpetuer une logique d'assistanat qui nie la capacite des Africains a prendre en main leur destin. L'appropriation du changement par les peuples est la condition de sa perennite.

II. Limites et nuances

a) Les obstacles structurels : Les peuples africains font face a des obstacles enormes : analphabetisme, manque d'information, pression des regimes autoritaires, instrumentalisation ethnique. La mobilisation citoyenne suppose des conditions (liberte d'expression, d'association, d'information) qui font souvent defaut.

b) La responsabilite internationale : La mauvaise gouvernance africaine n'est pas un probleme exclusivement africain. Le systeme international (echanges inegaux, dette, soutien aux dictatures par les puissances etrangeres, paradis fiscaux) porte une lourde responsabilite. La solution ne peut etre seulement africaine si les causes ne sont pas seulement africaines.

c) La necessite d'une action conjuguee : Le changement requiert une action a tous les niveaux : local (societe civile), national (reformes institutionnelles) et international (cooperation equitable, lutte contre les paradis fiscaux). Les peuples africains ne peuvent pas tout seuls reformer un systeme dont les racines sont partiellement exterieures au continent.

Conclusion

La these de Carfantan a le merite de reconnaitre la capacite des peuples africains a etre les acteurs de leur propre histoire. Cependant, l'ampleur et la complexite des defis exigent une approche globale qui articule mobilisation populaire, reformes institutionnelles et solidarite internationale. La solution viendra des peuples africains, certes, mais pas d'eux seuls : elle viendra aussi d'un ordre mondial plus juste et plus solidaire.

Sujet II : Commentaire compose

Le bus etait bonde. Enitan se tenait au milieu, agrippee a une barre en fer, compressee entre des corps en sueur. L'air etait chaud, epais, charge d'odeurs de transpiration et de parfums bon marche. Le bus cahotait sur la route defoncee, projetant les passagers les uns contre les autres.

A cote d'elle, une grosse femme en boubou marmonnait des prieres, les yeux fermes, serrant contre sa poitrine un poulet vivant qui protestait en caquetant. Un jeune homme en costume, manifestement un employe de bureau, tentait de proteger sa serviette en cuir des assauts de la foule. Un vendeur ambulant se faufilait entre les passagers en proposant des sachets d'eau glacee.

Le chauffeur conduisait comme un fou, freinant brutalement a chaque arret, redemarrant dans un nuage de fumee noire. Le receveur, pendu a la portiere ouverte, criait les noms des arrets et collectait l'argent avec une dexterite de jongleur. De temps en temps, il frappait sur la carrosserie du bus pour signaler un arret au chauffeur.

Enitan observait tout cela avec un melange de lassitude et de tendresse. Ce bus etait un microcosme du Nigeria : bruyant, desordonne, surpeuple, mais etrangement vivant. Chacun se debrouillait, s'adaptait, survivait. C'etait l'Afrique dans toute sa vitalite anarchique.

Sefi ATTA, Avale, traduit de l'anglais (Nigeria), Actes Sud, 2011

Travail demande : Faites le commentaire compose de ce texte. Vous pourrez, par exemple, montrer comment cette scene de bus revele a la fois le realisme de la description et la dimension symbolique du texte.

Corrige detaille - Sujet II

Introduction

Sefi Atta, romanciere nigeriane contemporaine, nous offre dans "Avale" (2011) une scene de bus qui constitue une veritable photographie de la vie quotidienne a Lagos. A travers le regard d'Enitan, personnage principal du roman, l'auteure nous plonge dans un univers sensoriel intense et nous invite a decouvrir, au-dela du pittoresque, une metaphore de la societe nigeriane. Ce texte mele avec brio realisme descriptif et portee symbolique. Nous montrerons d'abord comment la description realiste cree un univers sensoriel vivant, puis comment cette scene de bus fonctionne comme un microcosme de la societe africaine.


I. Une description realiste et sensorielle

A. La sollicitation de tous les sens

Le texte sollicite tous les sens du lecteur, creant une immersion totale :

  • Le toucher : "compressee entre des corps en sueur", "projetant les passagers les uns contre les autres" - le contact physique impose, la promiscuite.
  • L'odorat : "odeurs de transpiration et de parfums bon marche" - melange d'odeurs qui evoque la realite populaire.
  • L'ouie : "caquetant", "criait", "frappait sur la carrosserie" - un environnement sonore envahissant.
  • La vue : "nuage de fumee noire", les differents personnages decrits dans leurs tenues - un spectacle visuel colore.

Cette ecriture sensorielle donne au lecteur l'impression d'etre physiquement present dans le bus, partageant l'experience d'Enitan.

B. Une galerie de personnages typiques

L'auteure brosse une serie de portraits rapides mais evocateurs :

  • La "grosse femme en boubou" avec son poulet vivant : figure de la femme du marche, ancree dans la tradition.
  • Le "jeune homme en costume" avec sa serviette : image de la classe moyenne emergente, coincee entre modernite et chaos urbain.
  • Le vendeur ambulant : incarnation de l'economie informelle, de la debrouillardise.
  • Le chauffeur et le receveur : un duo pittoresque, figures classiques du transport urbain africain.

Chaque personnage est un "type social" qui represente une facette de la societe nigeriane.

C. Un rythme narratif qui mime le trajet

La structure du texte reproduit le mouvement du bus : phrases courtes et saccadees qui miment les cahots ("Le bus cahotait", "freinant brutalement", "redemarrant"), accumulation de details qui cree un effet de fourmillement. Le lecteur ressent physiquement le rythme chaotique du trajet.


II. Le bus comme microcosme de la societe africaine

A. La metaphore explicite

Le dernier paragraphe explicite la dimension symbolique : "Ce bus etait un microcosme du Nigeria". L'auteure invite a lire la scene a deux niveaux : le bus n'est pas seulement un moyen de transport, il est une representation en miniature de toute une societe. Les adjectifs "bruyant, desordonne, surpeuple, mais etrangement vivant" s'appliquent autant au bus qu'au pays tout entier.

B. La coexistence des contraires

Le bus est un espace ou coexistent :

  • Tradition et modernite (la femme au poulet et l'employe de bureau)
  • Sacre et profane (les prieres et le commerce)
  • Ordre et desordre (le systeme de collecte du receveur dans le chaos general)
  • Inconfort et vitalite (la souffrance physique et l'energie de vie)

Cette coexistence des contraires est la marque d'une societe en mutation, entre tradition et modernite.

C. Le regard ambigu d'Enitan

Le point de vue d'Enitan est revelateur : elle observe "avec un melange de lassitude et de tendresse". Ce regard double traduit une position d'entre-deux : elle appartient a ce monde (tendresse) mais en mesure aussi les limites (lassitude). L'expression "vitalite anarchique" condense cette ambivalence : la vitalite est positive (energie, resilience, capacite de survie) mais l'adjectif "anarchique" pointe le desordre, l'absence de regulation.

Enitan n'est ni dans la condamnation ni dans la celebration : elle est dans la lucidite affectueuse, le regard de celle qui aime son pays tout en voyant ses failles.


Conclusion

Cette scene de bus de Sefi Atta est un morceau d'anthologie de la litterature africaine contemporaine. Par la precision de sa description realiste et la richesse de sa dimension symbolique, elle parvient a condenser en quelques lignes toute la complexite d'une societe africaine en mouvement. Le bus, espace ordinaire et quotidien, devient sous la plume de l'auteure un lieu de revelation : il dit la precarite et la vitalite, le chaos et la resilience, la souffrance et la joie de vivre d'un peuple. Ce texte illustre la capacite de la litterature a transformer le banal en significatif, le quotidien en universel.

Sujet III : Dissertation litteraire

Adelaide Fassinou affirme : "Le roman, c'est comme un film. On y trouve des decors, des costumes, des acteurs."

Discutez cette affirmation en vous appuyant sur des oeuvres que vous avez lues.

Corrige detaille - Sujet III

Introduction

Adelaide Fassinou, femme de lettres beninoise, etablit un parallele saisissant entre le roman et le cinema : "Le roman, c'est comme un film. On y trouve des decors, des costumes, des acteurs." Cette comparaison met en avant la dimension visuelle et spectaculaire du roman, sa capacite a creer un univers sensoriel complet. Cependant, le roman ne se reduit-il pas a cette dimension cinematographique ? N'a-t-il pas des specificites propres qui le distinguent fondamentalement du film ? Nous verrons d'abord en quoi le roman peut effectivement etre compare a un film, puis nous montrerons les limites de cette comparaison, avant de definir ce qui fait la specificite irreductible du roman.


I. Le roman partage avec le film une dimension visuelle et narrative

A. Les "decors" du roman

Comme le cinema, le roman cree des espaces ou se deroule l'action. Les descriptions romanesques jouent le role des decors cinematographiques. Victor Hugo, dans "Les Miserables", decrit le Paris du XIXe siecle avec une precision quasi photographique : les rues, les egouts, les barricades deviennent aussi reels que des decors de film. Emile Zola, dans "Germinal", fait de la mine un personnage a part entiere, une presence physique presque palpable. Chinua Achebe, dans "Le monde s'effondre", plante le decor d'un village igbo avec une precision ethnographique qui permet au lecteur de "voir" le cadre de l'action.

B. Les "costumes" et les personnages visuels

Le roman habille ses personnages, les rend visibles. Balzac, dans "Le Pere Goriot", decrit minutieusement les vetements de ses personnages, qui sont autant d'indices sociaux. Dans "L'Aventure ambigue" de Cheikh Hamidou Kane, les descriptions de la Grande Royale ("grande, mince, vetue de blanc") creent une image aussi forte qu'un plan de cinema. Chez Sembene Ousmane, dans "Les bouts de bois de Dieu", les personnages sont decrits avec un souci visuel qui permet au lecteur de les "voir" evoluer.

C. L'action narrative comme scenario

Le roman, comme le film, raconte une histoire avec un debut, un developpement et une fin. Il met en scene des personnages qui agissent, parlent, se confrontent. Les dialogues romanesques fonctionnent comme des scenes dialoguees de cinema. Les scenes d'action (poursuites, batailles, retrouvailles) sont construites avec un sens du rythme et de la tension comparable au montage cinematographique.


II. Les limites de la comparaison : ce que le roman fait et que le film ne peut pas faire

A. L'interiorite des personnages

Le roman a un pouvoir unique : il peut penetrer dans la conscience des personnages, reveler leurs pensees les plus intimes, leurs hesitations, leurs contradictions. Le monologue interieur, la focalisation interne sont des procedes proprement litteraires. Dans "L'Etranger" de Camus, tout le recit est filtre par la conscience de Meursault, et c'est cette interiorite etrange qui fait la force du texte. Le cinema peut montrer un visage, mais il ne peut pas, aussi facilement que le roman, dire ce qui se passe derriere ce visage.

B. Le pouvoir du langage

Le roman est fait de mots, pas d'images. Et les mots ont un pouvoir que l'image n'a pas : ils peuvent etre ambigus, metaphoriques, poetiques. La prose de Proust, dans "A la recherche du temps perdu", cree des sensations (la madeleine, les aubepines) qu'aucune image ne pourrait rendre avec la meme richesse. L'ecriture de Kourouma, dans "Les Soleils des independances", invente une langue qui malaxe le francais et le malinke, creant un univers linguistique que le cinema ne peut reproduire.

C. Le temps et la reflexion

Le roman permet au lecteur de s'arreter, de relire, de mediter. Le rythme de la lecture est personnel, contrairement au rythme impose du film. Le roman peut s'etendre sur des annees, des generations, des siecles (comme dans "Cent ans de solitude" de Garcia Marquez) avec une souplesse que le film ne peut egaler. Il peut aussi integrer des reflexions philosophiques, historiques ou sociologiques qui enrichissent le recit sans le ralentir.


III. La specificite du roman : un art de l'imagination

A. Le roman fait appel a l'imagination du lecteur

Contrairement au film, qui montre des images precises et definitives, le roman invite le lecteur a creer ses propres images. Chaque lecteur "voit" les personnages et les decors differemment. Cette collaboration entre l'auteur et le lecteur est la magie propre du roman. Sartre disait que "lire, c'est creer" : le lecteur est co-createur de l'univers romanesque.

B. Le roman comme experience interieure

Le film est une experience collective (on le regarde avec d'autres), le roman est une experience solitaire et intime. La lecture est un dialogue silencieux entre un auteur et un lecteur, une rencontre de deux subjectivites. C'est cette intimite qui donne au roman sa capacite unique a transformer le lecteur de l'interieur. Comme le dit Kafka : "Un livre doit etre la hache qui brise la mer gelee en nous."

C. Le roman resiste au cinema

Les nombreuses adaptations cinematographiques de romans montrent paradoxalement les limites de la comparaison. Les meilleurs romans resistent a l'adaptation : quelque chose se perd toujours dans le passage de l'ecrit a l'ecran. La complexite psychologique de Madame Bovary, la richesse linguistique de "Les Soleils des independances", la profondeur philosophique de "L'Aventure ambigue" sont difficilement transposables en images.


Conclusion

La comparaison d'Adelaide Fassinou a le merite de souligner la dimension visuelle et spectaculaire du roman, sa capacite a creer un univers sensible et vivant. Comme le film, le roman met en scene des decors, des personnages, des actions. Cependant, le roman ne se reduit pas a un film ecrit. Il possede des ressources propres - l'exploration de l'interiorite, le pouvoir du langage, l'appel a l'imagination - qui en font un art irreductible. Le roman n'est pas "comme" un film : il est un art autonome qui, par les mots, atteint des regions de l'experience humaine inaccessibles a l'image. C'est precisement cette difference qui fait la richesse et la necessite de la litterature a cote du cinema.